Wallonia : extrait

 

Introduction

 2030, la Wallonie est indépendante depuis près de 10 ans. Les velléités séparatistes flamandes ont fini par avoir raison d’une Belgique agonisante.

Au nord du pays, cette liberté nouvelle était attendue de longue date. Bien préparés, les dirigeants flamands, pactisant avec l’extrême droite, surent rapidement construire un mini-Etat fort d’un taux de chômage très bas et d’un réseau de PME particulièrement performantes.

Bruxelles devint un district européen en 2021; une solution qui permit d’éviter une véritable guerre civile entre la population francophone, très largement majoritaire, et les néerlandophones de ce qui n’était plus désormais la capitale de la défunte Belgique.

De son côté, la Wallonie ne vécut pas cette séparation dans la même sérénité. Les leaders régionaux cumulèrent avec un rare bonheur incompétence, clientélisme et populisme de bas étage. Sans compter une situation économique dramatique que n’arrivaient plus à cacher les discours sirupeux régulièrement distillés par les politiques wallons.

Les premières années furent particulièrement chaotiques : les rares entreprises encore présentes s’empressèrent de délocaliser leurs productions vers des cieux plus sereins, ce qui entraîna au fond de la misère de milliers de familles, surtout dans les vieux centres industriels tels que Liège, Charleroi ou la région du Centre. Des émeutes de la faim firent des dizaines de morts.

Pour éviter une révolution totale, le gouvernement wallon s’empressa de mettre sur pied une nouvelle Constitution régionale restreignant drastiquement les libertés individuelles: suppression du droit de grève, couvre-feu, pouvoirs étendus pour les forces de l’ordre…

Wallonia vit le jour sous le signe d’un autoritarisme d’autant plus solide qu’il était soutenu par l’Union européenne, soucieuse de garder un semblant d’ordre au sein de ses frontières.

L’élimination des syndicats eut comme corollaire immédiat l’arrivée d’entreprises chinoises et indiennes, à la recherche de zones où les droits sociaux étaient quasi inexistants. Par une curieuse ironie, nous étions devenus leur Tiers monde.

Dans cette société devenue folle, le « chacun pour soi » s’érigeait à présent en règle absolue, comme en témoigne le parcours de Jacques Morel. Voici son histoire.

 Marche ou crève !

 La nuit n’en finissait pas d’engluer les êtres et les choses.

Le bus bondé cahotait sur un mauvais bitume. La circulation était inexistante; l’heure particulièrement matinale et les récentes pénuries d’essence avaient réduit les fières autoroutes wallonnes à de piètres rubans déserts que n’empruntaient plus que de rares véhicules privés. Une situation qui n’avait pas fait diminuer la pollution pour autant. Les normes destinées auparavant aux entreprises avaient été purement et simplement supprimées, de manière à attirer des industriels trop heureux de pouvoir intoxiquer en paix.

Assis au fond du véhicule, Jacques regardait défiler les lumières de l’aciérie toute proche. Il avait encore de la chance, lui ne travaillait pas dans l’industrie lourde, là où les accidents mortels étaient devenus quotidiens.

Douze heures par jour, il plaçait des circuits imprimés dans des portables destinés au marché chinois.

Pas très dur en apparence, mais une journée debout, comme soudé à la chaîne de montage, avec vingt minutes pour s’enfiler une tartine, ça vous brisait les plus solides. Ajoutez-y les poussières et les particules cancérigènes qui vous

bousillent en quelques années et vous obtiendrez un cocktail particulièrement indigeste. Mais que faire d’autre ? Les indemnités de chômage n’existaient plus et il avait sa femme et ses gosses à nourrir alors…

Son service commençait à cinq heures précises. Il s’installa à son poste comme on monte à l’échafaud.

Nicolas, son unique ami dans cet enfer, l’accueillit avec un sourire qui valait son pesant de désespoir.

-Comment va ?

-Comme un lundi… T’as vu la télé hier soir.

-Non, ça ne m’intéresse plus. Que des conneries..

-Y ‘avait une allocution du Président, paraît qu’ils vont encore geler les salaires, les fumiers !

Parlons-en des salaires : une misère. Quand les syndicats parlaient, vingt ans auparavant, d’harmoniser les revenus par rapport aux pays « émergeants », personne n’aurait pu imaginer que cette « harmonisation » se ferait vers le bas.

Résultat des courses, 700 Euros par mois, point barre. Sans des petits boulots sur le côté, impossible de survivre.

-J’ai deux places pour Charleroi-Standard ce samedi, ça te dit ?

-Non, j’ai promis à ma femme de rester à la maison ce week-end. On ne se voit pas souvent et l’aîné ne va pas très fort.

-A cet âge là, c’est normal. Les ados sont tous pareils.

La douzaine d’heures réglementaires passèrent dans un brouillard de morne résignation.

Un bruit soudain : une travailleuse s’effondre sur la chaîne voisine. Immédiatement, le service de sécurité intervient et l’emporte à l’infirmerie. Le règlement intérieur prévoit qu’après trois arrêts imprévus, le licenciement pour faute grave peut être signifié. Tant pis si vous êtes moins résistant, il n’est pas toléré d’exception.

Jacques s’accrochait à une pensée unique: passer sa soirée en famille. Seul le dimanche était férié et il n’était pas rare de prendre un « extra » les samedis soirs afin de joindre les deux bouts. Mais aujourd’hui, basta ! Jacques voulait voir ses enfants, surtout Dylan, le plus âgé. Il ne tournait pas vraiment rond depuis quelques temps.

Le retour fut particulièrement long et perturbé ; un suicide sur la route, un de plus. Wallonia possédait un des taux les plus élevés d’Europe. Un constat que les dirigeants se gardaient bien de diffuser : mauvais pour les investissements.

La traversée des bidonvilles situés derrière la zone industrielle fut mouvementée, le bus étant caillassé à plusieurs reprises. Mais comment en vouloir à ces pauvres gens qui s’entassaient là en attendant la mort ? Sans-papiers, sans-abri, clandestins, parias de toute sorte, autant de miséreux que Wallonia gardait soigneusement à l’écart des yeux du monde. Une telle image aurait pu effrayer les entrepreneurs potentiels…

Jacques descendit au terminus. Une fine pluie lui crachait au visage. Il vivait à Marchienne-au-Pont, dans une maison de coron perdue au fond d’une impasse, mais au moins, il avait un toit.

La porte s’ouvrit sur la silhouette frileuse de son épouse.

– Bonsoir chérie. Tu as passé une bonne journée ?

(…)

La suite dans « Wallonia », roman édité en mars 2009

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